Les statues sont des réfugiés comme les autres.

Août 2018, je me promenais sur la côte d’Azur, quelque part entre Sanary et Toulon. Temps magnifique, les voiles des bateaux sur la mer appelaient au voyage et à la contemplation, appel amplifié par le rosé de Bandol. J’étais en terre culturelle allemande, sous mes pas, les empreintes de Meier-Graefe, de Braecht ou de Mann. Au détour du parc d’acclimatation de Toulon, à deux pas du port en dessus des plages de Mourillon, je croise une statue d’un poète juif allemand de Düsseldorf: Heinrich Heine (1797-1856). Si croiser des plaques commémoratives ou des rues nommées en l’honneur des illustres réfugiés de la première moitié du 20ème n’est pas surprenant, passer devant une statue de marbre d’un poète satirique, parolier de Schubert et Schumann, répudié dans son pays et réfugié à Paris l’est un peu plus. Heine y est vieux, malade. Il regarde son poème, mais ne fais pas echo au paysage qui s’étale devant lui. Il rêve et pleure, il n’est pas à sa place.

Que veut cette larme solitaire ? Elle m’embrouille les yeux. Elle a été laissée dans mon oeil en souvenir du bon vieux temps.

Heine quitta l’Allemagne en 1831 pour Paris, inspiré par l’industrialisme de Saint-Simon et la Monarchie de Juillet de Louis-Philippe Ier, dont il partageait la vision d’un société portée par le « Juste milieu », éloignée des excès du pouvoir populaire ou du centralisme monarchique. Il fuyait aussi la censure dans son pays natal: ses origines juives lui valurent d’être interdit de publication, et sa vision libérale, couchée sur des pamphlets politiques acides sur l’unification allemande, lui coûta sa réputation de poète. Arrivé à Paris, il devint vite une célébrité locale: Berlioz, de Nerval, les salons parisiens. Il continua à écrire et décrire sa vision de l’Allemagne et son histoire religieuse panthéiste, si éloignée de celle des nationalistes. Il en fut d’autant plus haï dans sa patrie.

Pourquoi était-elle donc là, cette satanée statue?? Le sculpteur portait un nom danois: Louis Hasselriis, ce n’était donc pas l’oeuvre d’un artiste local. Non non.

Sissi, impératrice, poétesse et voyageuse, bavaroise mais Austro-Hongroise. Si ses séjours en Suisse, sur la côte d’azur et en Grèce sont bien documentés, ses écrits et  son amour pour Heine furent découverts plus tard. Elle s’interposa pourtant publiquement lors  d’un conflit qui éclata en 1887 à Düsseldorf, alors que la ville voulut ériger une statue pour les 30 ans de la mort de Heine, à peine 6 ans après l’unité voulue par Bismarck. Ériger une statue pour un émigré juif, tant critique de sa patrie, enragea les nationalistes. Une véritable vague populaire se souleva contre l’érection de cette statue, et des manifestations furent organisées à Bonn, Berlin et bien sûr Düsseldorf et Hamburg, siège de la maison d’édition de Heine, Campe, pour couper les fonds à cette commande. Sissi s’interposa et proposa de financer la statue elle-même, comme Herter, le sculpteur, avait déjà démarré la production de Lorelei, le personnage de la première statue. La politique vaincu et le projet fut annulé, ce qui choqua l’opinion outre-Atlantique. Des allemands émigrés décidèrent de s’immiscer dans le débats, et organisèrent une collecte à New York. La statue fut financée par Sissi et les expatriés américains, puis transportée à New York ou l’on peut encore l’admirer, sur la 131ème rue.

L’engagement de Sissi pour ériger une statue de Heine lui valut la haine et les attaques de la presse antisémite. Edouard Drumont ecrivit plusieurs articles dans son journal La libre parole. Mais Sissi fit fi de ces critiques et décida d’ériger une nouvelle statue de Heine pour elle seule dans son palais de Corfou en 1888. Elle commandita un sculpteur danois, célèbre pour ses oeuvres de Kierkegaard et Andersen, et envoya un proche parent de Heine pour créer une statue aussi ressemblante que possible. Si de prime abord elle choisit le jardin du palais à Vienne, sous ses fenêtres, l’opinion populaire autrichienne lui fit changer d’avis, et elle envoya la statue en Grèce, ce fut son premier voyage depuis le Danemark.  Elle construisit un mausolée aux colonnes blanches sur une petite colline non loin de son palais. Le poète versant sa larme sur un décor de pins et de montagne, vision plus romantique qu’un parc publique de Düsseldorf. A la mort de Sissi en 1898, le château Achilleion fut donné à sa fille Gisela. Elle vendit sans tarder la demeure à la trésorerie impériale, avec la statue.

La Kaiser Guillaume II visita Corfou en 1907 et tomba amoureux du lieu. Il racheta l’ensemble à l’Autriche, à l’exception de la statue de Heine, ce « plus grand souillon de la poésie allemande ». Le fils de l’éditeur de Heine, Campe, racheta in extremis à l’empereur la statue et la fit déplacer à Hamburg, non pas sur un place publique comme il l’avait désiré, mais dans la cour de son usine, car la ville refusa de célébrer cet auteur dégénéré. Un musée d’Altona, proche de Hamburg, acquit finalement la statue en 1925, et la déplaça dans ses jardins.

En 1933, l’arrivée du national-socialisme au pouvoir changea à nouveau la donne: les nazis ordonnèrent  rapidement la fermeture du musée d’Altona pour le crime d’héberger trop d’art juif et dégénéré. La petite fille de l’éditeur Campe, Olivia, racheta en urgence la statue depuis Paris où elle était réfugiée et la fit déplacer à Marseille, ville d’origine de son mari Edmond Bouchard. La statue de Heine devint un artiste émigré allemand comme tant d’autres, rejoignant Meier-Graefe, Brecht, Mann et les autres sur ces terres du sud de la France. Terre d’asile artistique pour vivants, statues, idées, rêves. Partie en bateau, la statue finit sa route en camion jusqu’à Toulon, dans une caisse en bois sans dénomination. Elle fut stockée dans un entrepôt de munitions, vite détruit par les bombes alliées. La statue fut oubliée dans les ruines de ce faubourg de Toulon, enterrement indigne pour l’effigie d’un homme reposant au Père-Lachaise et ayant connu les honneurs d’un hommage national de sa patrie d’adoption.

En 1948, les ruines du batiment furent excavées et la statue retrouvée quasi intacte. De courtes recherches, aidées par les indications gravées sur la boite, permirent de retrouver la propriétaire. Olivia Bouchard-Campe la récupéra et fit don de la statue à la ville de Toulon, à la condition qu’elle puisse voir la mer, comme elle le faisait à Corfou tant d’années auparavant. Elle trouva son lieu de résidence actuel en 1956, dans ce petit parc botanique, anonymement, mais entouré de fleurs romantiques, de pins centenaires et surtout, cette méditerranée sur laquelle Heine voyagea tellement de manière posthume.

 

 

 

 

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